PORTRAIT

Anja Linder,
la harpe au-delà des limites

Imprégnée de littérature autant que de musique, inspirée par Martha Argerich ou Maria João Pires, la harpiste Anja Linder apprivoise sans réserve et avec justesse toutes les musiques qu’elle aime. Schumann, Chopin, Brahms et Dvořák font écho aux mots de Milan Kundera dans son spectacle Regards imaginaires, inspiré et adapté de L’Insoutenable légèreté de l’être, qu’elle donnera le 12 février prochain à Strasbourg avec Patrick Poivre d’Arvor et Amaury Coeytaux.


LITTÉRATURE ET MUSIQUE ÉTROITEMENT LIÉES

À l’âge où les jeunes filles en fleur se rêvent top-modèles ou stars de cinéma, Anja Linder incarne, derrière sa harpe, Anna Karénine ou Renée Saccard. Non pas pour se croire héroïne à son tour, mais pour traduire le caractère, la sensibilité de personnages romanesques qui l’ont transportée, et leur donner vie et âme dans la musique.
Depuis toute petite, perméable aux bienfaits d’une famille musicienne et mise au piano, Anja Linder aime se raconter des histoires, rehausser ainsi sa propre vie. Après avoir hésité entre le piano et le violoncelle, elle choisit, vers neuf ans, la harpe.

« Cet instrument, livre-t-elle, qui pour moi est une sorte de prolongement de la littérature, est une concentration de la vie, mais en plus spirituel, plus sensuel, plus émotionnel. »

Ce n’est pas pour autant un plaisir solitaire ni une dérobade : ce « plus » qu’Anja Linder saisit dans la musique n’est jamais si puissant que lorsqu’il trouve écho en un ou une partenaire.

« Le jeu en duo et en trio est pour moi particulièrement intéressant : l’un s’efface, l’autre conduit, puis les lignes bougent, on adapte son jeu. »


LIBÉRER LA HARPE DE SON IMAGE COMPASSÉE

C’est d’ailleurs là qu’elle se distingue lors de ses études musicales (suivies en parallèle à des études en lettres modernes) et des concours internationaux : prix de musique de chambre du Conservatoire de Strasbourg, prix du Concours de musique de chambre d’Arles en 1999 avec la soprano Nathalie Gaudefroy (avec qui elle est sélectionnée par les Jeunesses musicales de France et de Belgique).
Le guitariste Mickaël Maccari est l’un de ses autres partenaires, avec qui elle jouera le 27 mars à Colmar. Ce duo insolite attire un public jeune, avec lequel les deux interprètes échangent volontiers.

« J’aime cette proximité, confie Anja Linder. Pendant longtemps, le récital a été très fermé, très codifié. Je ne me reconnais pas dans cette formule. Je souhaite regagner une certaine fraîcheur, sans pour autant faire quelque chose de caricatural. »


LA RENCONTRE DÉTERMINANTE AVEC MILAN KUNDERA

Et de poursuivre :

« J’ai une aversion, dans la musique et, en général, dans la vie, pour tout ce qui est poudré, joli, lisse. Il n’en sort aucune émotion. J’ai besoin de quelque chose de plus intense, de plus vrai. »

Alors Anja Linder adapte à sa main, réécrit parfois. Cela donne des programmes atypiques, comme ces Regards imaginairesqui lui sont inspirés en 2014 par L’Insoutenable légèreté de l’être (1982). Son appétence pour la littérature et les échanges profonds qu’offre le répertoire de chambre y trouvent à s’épanouir naturellement. Le projet est un véritable défi, dont elle ne sait pas encore qu’il aboutira à une création adoubée par Milan Kundera – qui n’accorde jamais les droits pour l’utilisation de ses œuvres – et à une rencontre déterminante dans sa vie.

Anja Linder sélectionne elle-même une dizaine d’extraits du roman, recompose sa propre partition, texte et musique. Schumann, Chopin, Brahms, Dvořák, Tailleferre… Créé avec la comédienne Frédérique Bel et le clarinettiste Jean-Marc Folz, Regards imaginaires est aujourd’hui donné avec Patrick Poivre d’Arvor et Amaury Coeytaux, premier violon de l’Orchestre philharmonique de Radio France et du Quatuor Modigliani. Il est programmé et fera l’objet d’une captation le 12 février prochain, dans Le 5e Lieu, dans le cadre de « Strasbourg mon amour », pour rendre hommage à l’écrivain à l’occasion de ses 90 ans.

Dans le domaine de l’image, Yann Arthus-Bertrand lui confie l’interprétation d’une des musiques d’Armand Amar pour son film Human (2015). Une autre belle expérience…


L’ANJAMATIQUE, UN DÉMULTIPLICATEUR DE RÉPERTOIRE

Si Anja Linder peut s’approprier ces répertoires a priori non destinés à la harpe, c’est parce qu’elle joue un instrument particulier, équipé d’un système à l’origine conçu pour pallier à la perte de l’usage de ses jambes, survenue en 2001 suite à un accident dans le parc du château de Pourtalès.

« En 2004, livre la harpiste, j’ai rencontré Jean-Marie Paterne, qui a décidé de relever le défi de concevoir un instrument sans pédales, qui me permettrait de rejouer. Il a réuni autour de lui un électronicien, un informaticien et un ingénieur, Marc Amoureux. Tous ensemble, ils ont créé l’anjamatique. »

Ce dispositif, dont il est possible de doter n’importe quelle harpe pour la somme de 10.000 euros, permet d’actionner les sept pédales de la harpe d’un seul clic, et surtout de les superposer toutes ensembles, ce qui démultiplie les possibilités d’une harpe habituelle (limitée à l’association de deux pédales). Anja Linder l’utilise avec ses deux instruments, qu’elle sélectionne en fonction de la sonorité qu’elle souhaite et du répertoire qu’elle joue.


TRANSMETTRE AUX PLUS JEUNES

L’anjamatique ne lui a pas redonné des jambes mais lui a offert des ailes : grâce à elle, Anja Linder a reconquis la scène et la vie, reprenant possession d’un instrument qu’elle ressent comme une partie de son corps.

« Ce que j’aime, dans cet instrument, c’est… tout ! Le son, la forme, le fait d’être assise derrière elle, de l’avoir entre les jambes, sur l’épaule, le contact avec les cordes en boyau, ce lien très charnel que j’ai avec elle. »

Elle a vécu comme une véritable souffrance de ne pouvoir en jouer pendant ses mois de convalescence, malgré la petite harpe placée sur son lit d’hôpital. Elle a depuis donné cet instrument à un jeune de l’Orchestre Démos de Strasbourg avec lequel elle jouera en soliste le 27 juin prochain.

Aujourd’hui, Anja Linder participe à la valorisation de son instrument électro-pneumatique. Elle l’enseigne depuis 2013 au Conservatoire de Strasbourg, à des personnes valides. L’intérêt ? L’immense champ de répertoires ouvert grâce aux multiples combinaisons imaginables.

« Avec l’anjamatique, les pièces de piano, de guitare ou les musiques de film deviennent accessibles à la harpe, précise-t-elle. J’espère que ces possibilités vont également inspirer des compositeurs. »


UN PROJET DE DISQUE SCHUBERT POUR 2020

La harpiste glisse qu’elle rêverait d’une composition originale de Pascal Dusapin, intitulée La Jeune Fille et la Mort, pour son projet de disque consacré à Schubert. Autour de la Sonate « Arpeggione », dont elle enregistrera la partie de piano à la harpe, Éric-Maria Couturier, violoncelle solo de l’Ensemble intercontemporain, assurant celle du soliste, elle inscrira un ou deux préludes du même compositeur pour harpe seule, et la Fantaisie en fa mineur, à l’origine composée pour piano à quatre mains, avec la harpiste Anaïs Gaudemard. Et peut-être, s’il est tenté par la proposition, quelques lieder avec le trompettiste Romain Leleu. Milan Kundera a bien cru en elle…